Parfois le silence est une prière – Billy O’Callaghan

Life sentences, 2021. Très belle traduction de l’anglais (Irlande), par Carine Chichereau. Christian Bourgois Éditeur, 2023 ; 287 p.

Mon avis :

« Un désespoir aussi visible qu’une ecchymose ou une marque de naissance. »

Parfois le silence est une prière est un roman touchant et lumineux, porté par une plume souvent désarmante pour décrire les émotions et les relations entre les êtres. C’est sa famille que raconte l’irlandais Billy O’Callaghan dans ce roman choral – trois générations, avec en toile de fond certains pans de l’histoire irlandaise. Il prête voix tour à tour à Jer son arrière-grand-père, en 1920, à Nancy son arrière-arrière-grand-mère, en 1911, puis à Nellie, sa grand-mère, en 1982 – et là on le voit, l’auteur, tout minot.

Cette lecture s’est imposée comme un coup de cœur, tant elle m’a souvent prise aux tripes, tout en restant pudique et jamais mélo. Et pourtant il y a du drame et de la tragédie, ici. Des sales types irresponsables / alcooliques / violents (cochez la / les bonnes cases), et leur pendant de grossesses non désirées qu’on assume seules – ou pas, aussi, et des hommes bien, également –, des guerres, la maladie, des pertes et des décès – et la joie, l’amour toujours, des gens résilients, courageux… Ce roman raconte tant d’autres vies, tant de familles, le poids de la religion, le carcan sociétal, même si ce ne furent pas les nôtres, de familles, ou pas tout à fait, pas à ce point, en mal ou en bien.

Parfois le silence est une prière est un hommage fort à de très beaux personnages. La pauvreté, les coups du sort, mais toujours la dignité. Le ton est juste, et l’écriture de Billy O’Callaghan inspirée et rayonnante.

« Dans mon enfance, ma mère me disait souvent que nous étions sur Clear Island depuis cent générations, que ce soit par une branche ou une autre, et que le jour où le dernier d’entre nous quitterait l’île, celle-ci s’effondrerait de douleur au fond de l’océan. A seize ans, assise à la proue des frères Sullivan, désirant plus que tout me retourner une dernière fois vers l’île, ces mots me faisaient toujours aussi peur. Pendant toute la traversée, la voix de ma mère a résonné fort en moi, tellement ces paroles semblaient vraies, et j’étais sûre que si d’aventure je tournais la tête, je verrais les falaises s’écrouler sur elles-mêmes, leurs couvertures d’ajoncs et de bruyère semant les eaux gris pierre de nuances de violet, de rose et d’or. Pis encore : mes morts seraient éparpillés, à me regarder depuis la côte, frêles et oubliés, sachant que je ne reviendrais jamais, que c’était la fin. […]
A l’époque de ma naissance, les pires moments de la famine étaient déjà passés, même si rares étaient ceux qui le savaient. Le mildiou avait causé des ravages deux ou trois ans plus tôt, alors ceux qui avaient encore des forces et ceux qui avaient perdu l’essentiel étaient partis et, parmi ceux qui étaient restés, beaucoup trop avaient fini par pousser leur dernier soupir dans les champs, dans un fossé en bord de route, sur l’estran sablonneux où ils avaient déjà récolté toutes les algues et les animaux crevés. »


Billy O’Callaghan sur le blog : son premier roman, Les amants de Coney Island

  3 comments for “Parfois le silence est une prière – Billy O’Callaghan

  1. Avatar de Cath L
    21 novembre 2024 à 8 h 48 min

    J’ai envie de lire irlandais en ce moment, et je retrouve ici un livre noté depuis un moment, et qui t’a plu ! Chouette !

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  2. Avatar de Dans l'oeil d'une flâneuse Bretonne....
    23 novembre 2024 à 23 h 41 min

    Quel beau titre !
    Merci 🙏

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  3. Avatar de Frédéric (La culture dans tous ses états)
    24 novembre 2024 à 14 h 31 min

    Magnifique ce titre ! Merci Hélène 🙂

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